Il y a des combats que l'on gagne sans trop y penser, et d'autres qui vous résistent obstinément, année après année. Le mien s'appelle la caméra.
Depuis quinze ans, je reçois en consultation des patients dont les parcours de santé se complexifient (troubles digestifs qui s'installent, déséquilibres hormonaux qui s'enchevêtrent, prises en charge oncologiques qui demandent une écoute de tous les instants) et je n'ai jamais reculé. J'anime des ateliers devant des publics aussi différents que des enfants en maison de santé, des salariés en entreprise ou des adolescents en pleine construction de leur rapport à l'alimentation, et je m'y sens à ma place. J'ai pris la parole devant plusieurs centaines de personnes lors de conférences sans que mes jambes ne tremblent (ou presque). Et depuis que Vatel Nantes m'a fait confiance pour enseigner à ses étudiants, je fais face, chaque semaine, à des classes de jeunes adultes qui ne me pardonneraient pas la moindre approximation de syntaxe. Tout cela, je l'assume avec plaisir.
Mais qu'on me mette seule devant une caméra, et c'est une tout autre affaire.
Je ne sais pas exactement d'où vient ce blocage. Peut-être de cette impression étrange d'être à la fois actrice et spectatrice de soi-même, obligée de se regarder parler, de s'entendre hésiter, de remarquer ce tic de langage qu'on ne soupçonnait même pas avoir. Peut-être aussi du temps que cela engloutit : les heures passées à filmer, refilmer, monter, recommencer, pour un résultat qui, sur mon écran, me semble toujours perfectible. Une consultation compliquée, je sais la mener. Une vidéo de trente secondes, elle, peut me tenir en respect une soirée entière.
Et pourtant. Pourtant, je le sais bien : aujourd'hui, ne pas exister sur les réseaux, c'est un peu comme ne pas exister du tout, pour un professionnel indépendant comme moi. Les patients, les futurs patients, les personnes qui hésitent encore à pousser la porte d'un cabinet, cherchent leurs réponses là où elles se trouvent désormais : dans un flux d'images et de vidéos courtes, avant même de taper une adresse dans un moteur de recherche.